AVANT-PROPOS
J’ai
bien conscience que dans une société où la recherche du plaisir
immédiat et où l’absence d’implication émotionnelle et
relationnelle sont de plus en plus courantes (de mise?) ainsi que la
notion de responsabilité de plus en plus en voie de disparition,
écrire un article dont le titre affirme que le BDSM n’est pas un
jeu n’est pas ce qui va inciter la plupart des personnes à le
lire, pire même certains tourneront les talons en maugréant : «elle
se prend trop au sérieux»
Mais
bon, tant pis, je me lance tout de même.
Jeu
(n,m)
(définition Le Robert)
1
– Activité physique ou mentale dont le but essentiel est le
plaisir qu’elle procure.
2
– Chose qui ne tire pas à conséquence, ou qui n’offre pas
grande difficulté.
INTRODUCTION
Je
lis
très souvent des personnes dire «tout ceci n’est qu’un jeu» et
entrer dans la peau du Dom ou du soumis comme un gameur active
son avatar pour une partie d’un jeu de rôles en ligne…
Et
j’observe que cette vision purement ludique d’aborder le BDSM
induit la plupart du temps une totale déresponsabilisation, d’un
côté du manche comme de l’autre :
«ce
n’est pas vraiment moi» alors puisque ce n’est pas vraiment
«moi» cela n’a pas de réelle importance et cela ne peut pas
avoir de réelles conséquences.
«ah
bon, il y a des choses à savoir avant de faire de l’impact ?
- mais non tout ceci n’est qu’un jeu»
«Pourquoi
prendre des cours réels de shibari ? des tutos en livre ou
vidéos ça suffit, tout ceci n’est qu’un jeu»
Moi-même
à mes tout débuts, je pensais qu’une séance de domination ce
n’était qu’une parenthèse, qu’un moment qui commence à un
instant T1 et se termine à un autre instant T2. Que dominer se
réduisait à enfiler une tenue sexy, à traiter un soumis en larbin
ou en objet, à lui mettre quelques claques sur le cul et que ,hop,
une fois la séance terminée la vie reprenait comme si de rien
n’était, comme après une partie de tarot ou de scrabble (oui ok,
j’ai des références de jeux de vieille, mais j’assume
😁).
Bref, comme beaucoup, je pensais que dominer c’était
facile et que cela était sans conséquences.
Quelle
ERREUR !
J’ai
rapidement compris que dominer n’est pas chose si simple, si
légère, que à partir du moment où l’on endosse cette position
cela nécessite un véritable investissement en temps, en énergie,
en émotions, que cela demande une véritable implication. J’ai
compris que, quelle que soit la vision que l’on a du BDSM et quel
que soit le cadre relationnel dans lequel on pratique, il y a dans
cette position de dominant bien trop de responsabilités pour traiter
cela comme un jeu.
DÉVELOPPEMENT
Devenir
la personne dominante d’une autre, accepter qu’une personne se
soumette à soi, c’est :
tout
d’abord et impérativement, avoir une bonne connaissance de
soi-même
Pourquoi
ai-je envie de dominer ? Quelles sont mes motivations ?
Qu’est-ce
que je recherche vraiment dans la domination ?
Quel
type de relation BDSM est-ce que je souhaite construire ?
Suis-je
suffisamment équilibré(e) pour ne pas utiliser à mauvais escient
ce qui me serait offert ?
Suis-je
en mesure d’assumer les responsabilités que cela induit ?
Est-ce
que je me connais suffisamment pour connaître les limites de ce que
je peux vivre et assumer ? Et les limites que je peux ou non
franchir ?
Saurai-je
ne pas me perdre «en route» ?
Suis-je
en mesure de me contrôler moi-même avant de vouloir contrôler une
autre personne ?
Suis
je au clair avec la notion de consentement ?
Aurai-je
assez d’énergie pour contrôler une autre personne ? Mon état
psychologique et/ou physique me le permet-il ?
Ai-je
la force psychologique pour guider une personne sur son chemin de
soumission ?
Pour relation Ds :
Ai-je
assez de place dans ma vie pour y accueillir une nouvelle personne ?
Y a-t-il assez de place dans ma vie pour ce genre de relation
exigeante ? Serai-je
capable de m’auto-évaluer en toute
objectivité tout au long de la relation afin d’être toujours en
accord avec moi-même ? Suis-je
capable d’auto-critique ? Suis-je capable de me remettre en
question lorsque cela
est nécessaire ?
Suis-je
capable de reconnaître lorsque je commets une erreur et d’agir en
conséquence ?
…
(J’oublie
peut-être d’en indiquer d’autres qui
se sont posées ou
se poseront à un
moment ou un autre).
avoir
pris le temps de connaître la
personne.
Connaître
une personne, vaste sujet.
Dans
une société où on pense connaître la personne avec qui on échange
sur des réseaux sociaux, on a oublié ce que signifie vraiment
connaître l’autre.
Sur ce point, je peux observer que selon
les personnes, la connaissance de l’autre est plus ou moins
approfondie.
Pour
certains, il faudra des semaines, voir des mois, il y a le besoin
d’en savoir le plus possible sur l’autre (j’ai l’impression
que, du côté soumis, les femmes sont d’ailleurs plus enclines que
les hommes à prendre leur temps).
Mais attention, connaître
l’autre, pour moi, cela ne se réduit pas à juste connaître son
côté BDSM, c’est aussi connaître l’être humain derrière, qui
est la personne lorsqu’elle ne tient pas un fouet, lorsqu’elle
n’est pas prosternée devant une personne dominante.
Comme
je le dis toujours, je ne domine pas un soumis, je domine une
personne qui fait le choix de se soumettre à moi ; je ne suis
pas une Dominatrice mais une femme dominatrice ; la nuance est
de taille !
Cette
phase me permet surtout de vérifier si l’être humain «en face»
de moi, celui qui «candidate» a des valeurs humaines que je
recherche chez une personne et d’observer le comportement,
l’attitude dans un rapport d’humain à humain. Est-ce que cette
personne est une personne que j’aurais envie d’avoir dans mon
entourage même hors d’une relation BDSM ? Si la réponse est
non, je passe mon chemin.
J’observe aussi si cette
personne a les qualités humaines nécessaires pour faire un soumis
comme j’en ai envie et si la personne a déjà le savoir vivre de
base (je ne suis pas là pour éduquer l’être humain – ça
c’était le job de ses parents – mais pour former le soumis).
C’est
aussi une étape qui permet de voir si la personne est capable de
s’ouvrir à l’autre, d’avoir une communication honnête, claire
et sincère.
Il
faut aussi savoir que plus on connaît la personne, plus on sera en
mesure de guider le soumis sur une voie en adéquation avec ce qu’il
est.
Avoir
pris le temps de se laisser connaître de
l’autre
À
partir du moment où l’on attend de l’autre qu’il s’ouvre à
soi, il faut en retour être capable de s’ouvrir aussi, de laisser
à cette personne la possibilité de savoir qui vous êtes. Et qui
vous êtes ne se réduit pas juste à la personne Dominante, à ce
que vous aimez pratiquer, à ce que vous exigez de vos soumis mais là
aussi à l’être humain que vous êtes.
Avoir
défini s’il s’agit bien d’une
personne qui nous
convient
Cette
étape recoupe deux facettes :
– l’être
humain en face est-il compatible avec vous ?
– les
envies du soumis sont-elles compatibles avec vos envies de
domination ?
Tisser
un lien
Dans
une société où on parle de «relationner», de «socialiser», je
me rends compte que les gens savent de moins en moins créer une
véritable relation avec l’autre, que tout n’est que superficiel
et que l’autre n’est, trop souvent, qu’un moyen d’obtenir
(combler un vide, vivre des pratiques, une auto valorisation, se
sentir exister, etc.).
Créer
une relation, c’est :
– s’intéresser
réellement à l’autre (et pas juste à ce qui nous arrange) ;
– apprendre
à connaître cet autre et se laisser connaître de cet autre;
– accepter
l’autre pour ce qu’il est et non pour ce que l’on voudrait
qu’il soit ou pour ce que l’on veut en obtenir ;
– écouter
mais aussi s’ouvrir ;
– respecter
l’autre ;
– être
digne de confiance ;
– être
sincère.
mais
c’est aussi:
– consacrer
du temps à l’autre, des petites attentions, des petits rituels, de
la régularité, de la constance, de la fiabilité et de la
réciprocité.
avoir
tissé un lien de confiance (mutuel!) et une communication honnête
et sincère
Ceci
s’est en principe construit dans les phases de découverte mutuelle
et de la construction du début de relation. Si ce n’est pas le
cas, inutile d’aller plus loin, il ne peut y avoir relation.
accepter
que la personne vous remette sa sécurité physique mais aussi
psychologique entre les mains
Voilà
quelque chose qui n’est pas si simple à accepter mais qui est
moins compliqué si on a déjà réussi à répondre à toutes les
questions sur soi-même (en 1)
devenir
le garant de sa sécurité physique mais aussi psychologique
ceci
implique :
avoir
acquis des compétences dans l’usage des divers accessoires ;
avoir
une véritable connaissance des risques liés à chaque pratique et
accessoire et savoir
comment les éviter (ou au pire comment réagir en cas de
traumatisme
physique ou
émotionnel) ;
Exemples :
– Une
simple claque au visage peut provoquer, si elle est mal faite, un
œil au beurre noir mais peut aussi être à l’origine du réveil
d’un traumatisme psychologique passé (tout
comme un mot «humiliant»);
– une
séance de bondage peut réveiller ou provoquer des angoisses.
lors
de la pratique, être, à chaque seconde, attentif à tout :
les
réactions (physiques et psychologiques) de la personne, celles de
son corps, le comportement des accessoires, à
soi-même également (est ce que je ne me laisse pas emportée
par l’excitation ?
Est-ce
que mon shoot d’adrénaline me permet encore de continuer en toute
sécurité pour l’autre ou est-ce
que mes perceptions commencent à être altérées ? Savoir
créer une bulle pour la personne soumise mais en même temps, être
capable d’appréhender l’environnement afin de parer à toutes
perturbations pouvant en émaner (etc.).
maintenir
tout au long de la relation une vigilance et une attention envers
l’autre mais aussi envers soi-même :
est-ce
que si la personne soumise développe un attachement de plus en plus
important à mon égard, je serai en mesure de le gérer ?
Est-ce que les sentiments (positifs comme négatifs) que je pourrais
développer envers ma personne soumise sont compatibles avec ce
qu’elle souhaite vivre et avec ce que moi je veux vivre ?
Est-ce que je serai en mesure d’apporter à l’autre ce dont il a
besoin pour s’épanouir dans ce type de relation ? Est-ce que
je serais capable de faire cesser la relation si elle devient non
satisfaisante et/ou non épanouissante pour l’un des deux ?
contribuer
à entretenir et faire grandir le lien et la relation (pour relation
Ds essentiellement).
Cela
peut paraître aller de soi, mais toute relation doit être
entretenue et grandir.
Aucune relation ne doit jamais être considérée comme acquise,
qu’elle soit amicale, amoureuse et /ou BDSM.
Ainsi
chacun est acteur de la bonne continuité de la relation : ne
pas sombrer dans la routine, ne pas laisser la relation stagner mais
contribuer à la faire évoluer incombe aux deux partenaires.
CONCLUSION
Comme
vous venez de le lire (et tout ce que j’ai abordé ci-dessus du
côté Dominant, se pose également du côté soumis.), une relation
BDSM est avant tout une relation humaine à construire et à
entretenir, mais elle implique aussi des responsabilités bien
au-delà du facteur l’humain.
Alors
oui, il y a dans tout cela il y a une recherche de plaisir indéniable
mais ne venez pas me dire que le BDSM est une activité «qui ne
tire pas à conséquence, ou qui n’offre pas grande
difficulté».
–Même une simple séance BDSM ne sera jamais
aussi «légère» qu’un plan cul d’un soir (et même là, il y a
des responsabilités à assumer, ce qui semble être oublié par
beaucoup)–
Non, je n’adhérerai jamais à la vision
qui laisse à penser que Dom comme sub ne sont que des avatars le
temps d’une séance ni qu’une séance n’est qu’une partie de
scrabble sans conséquence.
Car
le BDSM c’est avant tout une relation humaine et entrer en relation
humaine avec un autre être humain n’est pas un jeu.
Mais
si on tient vraiment à occulter tout le facteur humain du BDSM et
n’en retenir que les pratiques alors relisez les points n°1, 7 et 8
et alors, à la limite, assimilez-les à un sport (définition Le
Robert :Activité physique exercée dans le sens du jeu et
de l’effort, et dont la pratique suppose un entraînement
méthodique et le respect de règles).
Mais
attention, comme il y a des personnes qui jouent au foot (entre
potes à l’apéro) et d’autres qui pratiquent le foot
(sport de compétition), ne confondez pas ceux qui «jouent» à
dominer et/ou à se soumettre (sans la moindre implication humaine ni
sans profond sentiment de responsabilité) avec ceux qui pratiquent
le BDSM.
Car contrairement au foot, les responsabilités et
risques liés aux pratiques BDSM ne souffrent selon moi pas d’être
traitées comme un jeu sous peine de provoquer des dégâts
(psychologiques – même dans un cadre hors implication émotionnelle
- et physiques).
Est-ce que cela empêche la notion de
plaisir, d’amusement ? Absolument pas, bien au contraire. Car
ce n’est qu’une fois l’esprit serein et certain d’avoir
envisagé tous les risques et prévus les garde-fous nécessaires à
nos pratiques qu’alors peuvent s’exprimer et s’épanouir la
confiance, la complicité, la joie, et les rires.
Lady Agnès
« Le seul jeu vraiment ludique est le jeu avec le sérieux: car un jeu qui ne serait que joueur, et d'aucune manière ne taquinerait le sérieux, ce jeu battrait tous les records de l'ennui ; ce jeu serait plus ennuyeux que le sérieux. Supprimez l'un des deux contraires, jeu ou sérieux, et l'aventure cesse d'être aventureuse : si vous supprimez l'élément ludique, l'aventure devient une tragédie, et si vous supprimez le sérieux, l'aventure devient une partie de cartes, un passe-temps dérisoire et une aventure pour faire semblant. »
(Vladimir Jankélévitch - L'aventure, l'ennui, le sérieux (1963)