:

bouton sondage

Avertissement

14 août 2023

Dominer n’est pas un jeu


 

AVANT-PROPOS

J’ai bien conscience que dans une société où la recherche du plaisir immédiat et où l’absence d’implication émotionnelle et relationnelle sont de plus en plus courantes (de mise?) ainsi que la notion de responsabilité de plus en plus en voie de disparition, écrire un article dont le titre affirme que le BDSM n’est pas un jeu n’est pas ce qui va inciter la plupart des personnes à le lire, pire même certains tourneront les talons en maugréant : «elle se prend trop au sérieux»

Mais bon, tant pis, je me lance tout de même.



Jeu
(n,m) (définition Le Robert)
1 – Activité physique ou mentale dont le but essentiel est le plaisir qu’elle procure.

2 – Chose qui ne tire pas à conséquence, ou qui n’offre pas grande difficulté.




INTRODUCTION

Je lis très souvent des personnes dire «tout ceci n’est qu’un jeu» et entrer dans la peau du Dom ou du soumis comme un gameur active son avatar pour une partie d’un jeu de rôles en ligne…

Et j’observe que cette vision purement ludique d’aborder le BDSM induit la plupart du temps une totale déresponsabilisation, d’un côté du manche comme de l’autre :

«ce n’est pas vraiment moi» alors puisque ce n’est pas vraiment «moi» cela n’a pas de réelle importance et cela ne peut pas avoir de réelles conséquences.

«ah bon, il y a des choses à savoir avant de faire de l’impact ? - mais non tout ceci n’est qu’un jeu»

«Pourquoi prendre des cours réels de shibari ? des tutos en livre ou vidéos ça suffit, tout ceci n’est qu’un jeu»


Moi-même à mes tout débuts, je pensais qu’une séance de domination ce n’était qu’une parenthèse, qu’un moment qui commence à un instant T1 et se termine à un autre instant T2. Que dominer se réduisait à enfiler une tenue sexy, à traiter un soumis en larbin ou en objet, à lui mettre quelques claques sur le cul et que ,hop, une fois la séance terminée la vie reprenait comme si de rien n’était, comme après une partie de tarot ou de scrabble (oui ok, j’ai des références de jeux de vieille, mais j’assume 😁).
Bref, comme beaucoup, je pensais que dominer c’était facile et que cela était sans conséquences.

Quelle ERREUR !

J’ai rapidement compris que dominer n’est pas chose si simple, si légère, que à partir du moment où l’on endosse cette position cela nécessite un véritable investissement en temps, en énergie, en émotions, que cela demande une véritable implication. J’ai compris que, quelle que soit la vision que l’on a du BDSM et quel que soit le cadre relationnel dans lequel on pratique, il y a dans cette position de dominant bien trop de responsabilités pour traiter cela comme un jeu.


DÉVELOPPEMENT

Devenir la personne dominante d’une autre, accepter qu’une personne se soumette à soi, c’est :


  1. tout d’abord et impérativement, avoir une bonne connaissance de soi-même

Pourquoi ai-je envie de dominer ? Quelles sont mes motivations ?

Qu’est-ce que je recherche vraiment dans la domination ?

Quel type de relation BDSM est-ce que je souhaite construire ?

Suis-je suffisamment équilibré(e) pour ne pas utiliser à mauvais escient ce qui me serait offert ?

Suis-je en mesure d’assumer les responsabilités que cela induit ?

Est-ce que je me connais suffisamment pour connaître les limites de ce que je peux vivre et assumer ? Et les limites que je peux ou non franchir ?

Saurai-je ne pas me perdre «en route» ?

Suis-je en mesure de me contrôler moi-même avant de vouloir contrôler une autre personne ?

Suis je au clair avec la notion de consentement ?

Aurai-je assez d’énergie pour contrôler une autre personne ? Mon état psychologique et/ou physique me le permet-il ?

Ai-je la force psychologique pour guider une personne sur son chemin de soumission ?
Pour relation Ds :

Ai-je assez de place dans ma vie pour y accueillir une nouvelle personne ? Y a-t-il assez de place dans ma vie pour ce genre de relation exigeante ? Serai-je capable de m’auto-évaluer en toute objectivité tout au long de la relation afin d’être toujours en accord avec moi-même ? Suis-je capable d’auto-critique ? Suis-je capable de me remettre en question lorsque cela est nécessaire ?

Suis-je capable de reconnaître lorsque je commets une erreur et d’agir en conséquence ?

(J’oublie peut-être d’en indiquer d’autres qui se sont posées ou se poseront à un moment ou un autre).


  1. avoir pris le temps de connaître la personne.

Connaître une personne, vaste sujet.

Dans une société où on pense connaître la personne avec qui on échange sur des réseaux sociaux, on a oublié ce que signifie vraiment connaître l’autre.
Sur ce point, je peux observer que selon les personnes, la connaissance de l’autre est plus ou moins approfondie.

Pour certains, il faudra des semaines, voir des mois, il y a le besoin d’en savoir le plus possible sur l’autre (j’ai l’impression que, du côté soumis, les femmes sont d’ailleurs plus enclines que les hommes à prendre leur temps).
Mais attention, connaître l’autre, pour moi, cela ne se réduit pas à juste connaître son côté BDSM, c’est aussi connaître l’être humain derrière, qui est la personne lorsqu’elle ne tient pas un fouet, lorsqu’elle n’est pas prosternée devant une personne dominante.

Comme je le dis toujours, je ne domine pas un soumis, je domine une personne qui fait le choix de se soumettre à moi ; je ne suis pas une Dominatrice mais une femme dominatrice ; la nuance est de taille !

Cette phase me permet surtout de vérifier si l’être humain «en face» de moi, celui qui «candidate» a des valeurs humaines que je recherche chez une personne et d’observer le comportement, l’attitude dans un rapport d’humain à humain. Est-ce que cette personne est une personne que j’aurais envie d’avoir dans mon entourage même hors d’une relation BDSM ? Si la réponse est non, je passe mon chemin.


J’observe aussi si cette personne a les qualités humaines nécessaires pour faire un soumis comme j’en ai envie et si la personne a déjà le savoir vivre de base (je ne suis pas là pour éduquer l’être humain – ça c’était le job de ses parents – mais pour former le soumis).

C’est aussi une étape qui permet de voir si la personne est capable de s’ouvrir à l’autre, d’avoir une communication honnête, claire et sincère.

Il faut aussi savoir que plus on connaît la personne, plus on sera en mesure de guider le soumis sur une voie en adéquation avec ce qu’il est.


  1. Avoir pris le temps de se laisser connaître de l’autre

À partir du moment où l’on attend de l’autre qu’il s’ouvre à soi, il faut en retour être capable de s’ouvrir aussi, de laisser à cette personne la possibilité de savoir qui vous êtes. Et qui vous êtes ne se réduit pas juste à la personne Dominante, à ce que vous aimez pratiquer, à ce que vous exigez de vos soumis mais là aussi à l’être humain que vous êtes.


  1. Avoir défini s’il s’agit bien d’une personne qui nous convient

Cette étape recoupe deux facettes :

– l’être humain en face est-il compatible avec vous ?

– les envies du soumis sont-elles compatibles avec vos envies de domination ?


  1. Tisser un lien


Dans une société où on parle de «relationner», de «socialiser», je me rends compte que les gens savent de moins en moins créer une véritable relation avec l’autre, que tout n’est que superficiel et que l’autre n’est, trop souvent, qu’un moyen d’obtenir (combler un vide, vivre des pratiques, une auto valorisation, se sentir exister, etc.).


Créer une relation, c’est :

– s’intéresser réellement à l’autre (et pas juste à ce qui nous arrange) ;

– apprendre à connaître cet autre et se laisser connaître de cet autre;

– accepter l’autre pour ce qu’il est et non pour ce que l’on voudrait qu’il soit ou pour ce que l’on veut en obtenir ;

– écouter mais aussi s’ouvrir ;

– respecter l’autre ;

– être digne de confiance ;

– être sincère.

mais c’est aussi:

– consacrer du temps à l’autre, des petites attentions, des petits rituels, de la régularité, de la constance, de la fiabilité et de la réciprocité.


  1. avoir tissé un lien de confiance (mutuel!) et une communication honnête et sincère

Ceci s’est en principe construit dans les phases de découverte mutuelle et de la construction du début de relation. Si ce n’est pas le cas, inutile d’aller plus loin, il ne peut y avoir relation.


  1. accepter que la personne vous remette sa sécurité physique mais aussi psychologique entre les mains

Voilà quelque chose qui n’est pas si simple à accepter mais qui est moins compliqué si on a déjà réussi à répondre à toutes les questions sur soi-même (en 1)


  1. devenir le garant de sa sécurité physique mais aussi psychologique

ceci implique :

  • avoir acquis des compétences dans l’usage des divers accessoires ;

  • avoir une véritable connaissance des risques liés à chaque pratique et accessoire et savoir comment les éviter (ou au pire comment réagir en cas de traumatisme physique ou émotionnel) ;

    Exemples :

    – Une simple claque au visage peut provoquer, si elle est mal faite, un œil au beurre noir mais peut aussi être à l’origine du réveil d’un traumatisme psychologique passé (tout comme un mot «humiliant»);

    – une séance de bondage peut réveiller ou provoquer des angoisses.

  • lors de la pratique, être, à chaque seconde, attentif à tout :

    les réactions (physiques et psychologiques) de la personne, celles de son corps, le comportement des accessoires, à soi-même également (est ce que je ne me laisse pas emportée par l’excitation ? Est-ce que mon shoot d’adrénaline me permet encore de continuer en toute sécurité pour l’autre ou est-ce que mes perceptions commencent à être altérées ? Savoir créer une bulle pour la personne soumise mais en même temps, être capable d’appréhender l’environnement afin de parer à toutes perturbations pouvant en émaner (etc.).

  • maintenir tout au long de la relation une vigilance et une attention envers l’autre mais aussi envers soi-même :

    est-ce que si la personne soumise développe un attachement de plus en plus important à mon égard, je serai en mesure de le gérer ? Est-ce que les sentiments (positifs comme négatifs) que je pourrais développer envers ma personne soumise sont compatibles avec ce qu’elle souhaite vivre et avec ce que moi je veux vivre ? Est-ce que je serai en mesure d’apporter à l’autre ce dont il a besoin pour s’épanouir dans ce type de relation ? Est-ce que je serais capable de faire cesser la relation si elle devient non satisfaisante et/ou non épanouissante pour l’un des deux ?


  1. contribuer à entretenir et faire grandir le lien et la relation (pour relation Ds essentiellement).

Cela peut paraître aller de soi, mais toute relation doit être entretenue et grandir. Aucune relation ne doit jamais être considérée comme acquise, qu’elle soit amicale, amoureuse et /ou BDSM.

Ainsi chacun est acteur de la bonne continuité de la relation : ne pas sombrer dans la routine, ne pas laisser la relation stagner mais contribuer à la faire évoluer incombe aux deux partenaires.


CONCLUSION

Comme vous venez de le lire (et tout ce que j’ai abordé ci-dessus du côté Dominant, se pose également du côté soumis.), une relation BDSM est avant tout une relation humaine à construire et à entretenir, mais elle implique aussi des responsabilités bien au-delà du facteur l’humain.

Alors oui, il y a dans tout cela il y a une recherche de plaisir indéniable mais ne venez pas me dire que le BDSM est une activité «qui ne tire pas à conséquence, ou qui n’offre pas grande difficulté».
–Même une simple séance BDSM ne sera jamais aussi «légère» qu’un plan cul d’un soir (et même là, il y a des responsabilités à assumer, ce qui semble être oublié par beaucoup)–

Non, je n’adhérerai jamais à la vision qui laisse à penser que Dom comme sub ne sont que des avatars le temps d’une séance ni qu’une séance n’est qu’une partie de scrabble sans conséquence.

Car le BDSM c’est avant tout une relation humaine et entrer en relation humaine avec un autre être humain n’est pas un jeu.


Mais si on tient vraiment à occulter tout le facteur humain du BDSM et n’en retenir que les pratiques alors relisez les points n°1, 7 et 8 et alors, à la limite, assimilez-les à un sport (définition Le Robert :Activité physique exercée dans le sens du jeu et de l’effort, et dont la pratique suppose un entraînement méthodique et le respect de règles).


Mais attention, comme il y a des personnes qui jouent au foot (entre potes à l’apéro) et d’autres qui pratiquent le foot (sport de compétition), ne confondez pas ceux qui «jouent» à dominer et/ou à se soumettre (sans la moindre implication humaine ni sans profond sentiment de responsabilité) avec ceux qui pratiquent le BDSM.
Car contrairement au foot, les responsabilités et risques liés aux pratiques BDSM ne souffrent selon moi pas d’être traitées comme un jeu sous peine de provoquer des dégâts (psychologiques – même dans un cadre hors implication émotionnelle - et physiques).

Est-ce que cela empêche la notion de plaisir, d’amusement ? Absolument pas, bien au contraire. Car ce n’est qu’une fois l’esprit serein et certain d’avoir envisagé tous les risques et prévus les garde-fous nécessaires à nos pratiques qu’alors peuvent s’exprimer et s’épanouir la confiance, la complicité, la joie, et les rires.


Lady Agnès


« Le seul jeu vraiment ludique est le jeu avec le sérieux: car un jeu qui ne serait que joueur, et d'aucune manière ne taquinerait le sérieux, ce jeu battrait tous les records de l'ennui ; ce jeu serait plus ennuyeux que le sérieux. Supprimez l'un des deux contraires, jeu ou sérieux, et l'aventure cesse d'être aventureuse : si vous supprimez l'élément ludique, l'aventure devient une tragédie, et si vous supprimez le sérieux, l'aventure devient une partie de cartes, un passe-temps dérisoire et une aventure pour faire semblant. »
(Vladimir Jankélévitch - L'aventure, l'ennui, le sérieux (1963)